BOBIDI BABIDI BOU !
« C’est le dernier jour… se dit Calixte. C’est le dernier jour avant le départ ». Elle fit glisser sur sa jambe la grosse éponge gorgée de mousse, depuis le genou jusqu’à la cheville, lentement, pensivement. L’écume nacrée de bulles ruissela sur sa peau mouillée. « Je pars ce soir après les derniers préparatifs… C’est ce qu’a prévu Archambault ». Elle s’attendait à être paniquée, à avoir la gorge serrée, l’estomac noué… Mais elle avait perdu la notion de la réalité. Là, dans ce bain chaud, dans ces vapeurs parfumées, dans les caresses des effluves tièdes, elle avait l’impression de se regarder faire. Elle avait comme distingué son corps et sa conscience, et pensait à sa mission avec un calme empreint de sagesse. « De toutes façons, je sais que tu peux le faire », lui avait assuré Matt lorsqu’ils avaient convenu tous deux que Calixte accepterait cette tâche. Elle passa son éponge moelleuse et chaude sur son épaule, dans son cou, sur sa bouche. Elle se remémora la dernière conversation sérieuse qu’elle avait eue avec son ami.
« _ J’ai dit à Archambault que j’irai si tu étais d’accord…
Matt avait pincé ses lèvres, il semblait réfléchir.
_ Mais toi ? Tu veux y aller, sur Babylone ? C’est une mission dangereuse, tu sais ?
_ Je sais… Mais Archambault est un homme intelligent. S’il m’a choisie, c’est qu’il pense que je peux réussir… Mais il faudra travailler dur pendant le temps préparatif qui m’est imparti…
_ Temps préparatif ?
_ Oui, c’est comme ça qu’Archambault l’a appelé. Minimum un cycle d’après lui. Il semblerait que j’ai pas mal de trucs à savoir avant de pouvoir prétendre être une prêtresse d’Amytis…
_ C’est vrai qu’Archambault semble savoir ce qu’il fait… Et que cette mission est peut-être la clef de notre réussite… Mais tu ne dois courir aucun danger qui ne soit nécessaire. Tu dois être sûre de vouloir partir…
_ Et bien… avait hésité Calixte. Je voulais te demander ton avis sur la question avant d’accepter définitivement.
_ C’était sage de ta part.
Il avait regardé par la fenêtre de sa chambre, qui donnait sur la cour, puis au-delà du muret, sur la ville grise et pluvieuse de Basse-Plain. Cette petite ville un peu morne était bâtie de maisons de pierre qui, peut-être blanche autrefois, avait aujourd’hui la couleur de la cendre et du lichen. L’île n’était pas des mieux famées, et végétait tristement accrochée on ne sait comment à sa jumelle, Alte-Plain, un peu plus ensoleillée peut-être, un peu plus vivante sans doute, mais guère plus agréable que son inséparable sœur. Calixte, en s’y promenant, avait trouvé à Basse-Plain des airs de banlieue morte, strictement résidentielle, où n’habitent que des petits vieux et des familles modestes, et où, inexplicablement, le ciel est toujours gris et les rues toujours vides… Matt avait scruté les toits noirs de suie des maisons voisines, les fumerolles s’envolant sans grâce des cheminées sales, on entendait depuis la Gentilhommière la rumeur muette des petites rues taciturnes. Mais bientôt, il avait semblé ne plus rien entendre, et ne plus rien voir. Il était perdu dans ses pensées…
_ Il se trouve que je pars moi aussi en mission. Sur Ostroff Balchoï, avec les Alkoff… Je serais plus tranquille si je te savais ici, en sécurité, mais il se pourrait aussi que ta mission soit essentielle à l’actualisation…
_ Si c’est le cas, j’irai. Autant mettre toutes les chances de notre côté !
Matt l’avait regardée… non ! scrutée… apparemment sans savoir bien quoi penser de ce soudain sursaut de courage et de détermination. Alors il avait souri, de ce sourire que Calixte lui avait déjà vu quelques fois, pas un sourire ordinaire, mais un sourire radieux, victorieux, un sourire à damner les saints et les prophètes :
_ De toutes façons, je sais que tu peux le faire. »
Alors Calixte se rappela qu’à cet instant, il l’avait prise dans ses bras, comme pour l’assurer de la sincérité de ses derniers mots, mais peut-être aussi un peu par peur de la voir partir en mission si loin de lui, alors que lui-même serait à l’autre bout du monde, trop loin pour venir à son secours si besoin était, trop loin même pour seulement savoir qu’elle en aurait besoin. Il l’avait pressée contre lui, tenant sa tête contre sa poitrine, la main dans ses cheveux, l’autre bras autour de ses épaules…
Calixte plongea la tête sous l’eau pour se rincer les cheveux. Elle y resta tant qu’elle pouvait… pour se changer les idées… Mais en refaisant surface, d’autres pensées l’assaillirent. Elle se souvint de ce Prodige qu’elle avait vu sur Eolie, et qu’elle avait, semblait-il, été la seule à voir… Elle revoyait ses grands yeux plus noirs que noirs fixés sur elle dans le noir de la nuit, et comme dévorant d’avance la chair fraiche qu’ils scrutaient de leurs pupilles affamées. Elle avait essayé de tirer des informations de Matt, de façon suffisamment subtile pour qu’il ne soupçonne rien : elle ne voulait pas passer pour une folle. En pleine nuit… après un malaise… et vivant dans la peur latente de ces bestioles… : il se pouvait, après tout, qu’elle ait tout simplement eu une hallucination.
« _ Dis, je peux te poser une question ? avait-elle demandé, anodinement, un soir qu’ils discutaient tous deux dans la chambre de Matt, leur refuge privé dans cette maison pleine d’indiscrets.
_ Ouais vas-y.
Elle se racla la gorge. Elle ne savait pas comment aborder le sujet. Allongée sur le lit, elle prit une pause dégagée et se lança :
_ Hum… C’est… C’est à propos des Prodiges.
_ Ah encore ça ! Mais arrête avec cette histoire, on s’en est débarrassé, de ce bestiau, on est tranquille, va !
_ Mais tu as dit toi-même qu’il y en avait d’autres !
_ Mais bien sûr qu’il y en a d’autres… Mais pas ici. On peut attendre un bout de temps avant qu’un autre ne se pointe, ne t’en fais pas !
_ Mais…
Elle hésita. La voix de Matt ne lui paraissait qu’à moitié assurée. Mais elle avait peur de passer pour une illuminée… Elle ne pouvait pas balancer comme ça qu’elle en avait vu un. Elle présenta la chose avec prudence :
_ J’ai eu l’impression d’être suivie à notre retour d’Eolie…
_ Rah mais non, tu t’es fait des idées. Quand bien même on aurait été suivi – ce que Varan ou moi aurions remarqué – ça n’était certainement pas un Prodige. Il ne font pas dans la filature, si tu vois ce que je veux dire. Ils attaquent, et c’est tout.
_ Mais il y avait du monde autour : il voulait peut-être éviter de se montrer à d’autres que nous ?
_ Haha ! Non mais franchement, tu les prends pour des angelots ? Ils s’en fichent, qu’il y ait du monde autour. S’ils trouvent un actualisateur, ils le zigouillent, quitte à zigouiller tous les habitants du monde avec !
Calixte avait dégluti avec difficulté. Ces bestioles étaient encore plus terribles qu’elle n’avait imaginé. D’un autre côté, s’ils étaient si sanguinaires, il y avait de bonnes chances pour qu’elle ait en effet rêvé, et que ce qu’elle avait prit pour un monstre n’ait été peut-être qu’un comédien déguisé dans la nuit du Festival.
_ Ne t’en fais pas. Je te promets qu’il n’y a pas plus de Prodige ici qu’il n’y a de Vresque dans le Comté de Saoli… »
Calixte ne put s’empêcher de sourire au souvenir de cette expression farfelue qu’elle n’avait pas comprise, sans doute une référence à quelque monde que Matt avait autrefois visité, avant celui-ci. Il était vraiment bizarre, ce garçon… mais tellement drôle.
Elle se tira une nouvelle fois de sa rêverie. Il lui fallait sortir de l’eau. Bientôt, Isi arriverait, suivie d’une habilleuse qu’on lui avait présentée comme la reine des transformations, la fée des métamorphoses… Calixte avait hâte de rencontrer une personne si habile dans les arts du vêtement et du maquillage, qui n’étaient pas sans la séduire… Elle n’avait pas été coquette depuis longtemps… Depuis qu’elle avait atterri dans ce monde, en fait, et attendait avec impatience et délices qu’on s’occupe de sa personne.
Toc ! Toc ! Toc !
Calixte, enroulée dans une grande serviette blanche, essorait ses cheveux et hurla :
_ Entrez !
La porte s’ouvrit lentement, Isi entra. Calixte, le nez dans la serviette qu’elle voulait faire tenir autour de sa poitrine, la salua sans lever les yeux.
Elle entendit vaguement les pas de l’habilleuse, mais n’y prêta guère attention, occupée qu’elle était à nouer cette fichue serviette qui ne voulait pas tenir en place.
_ Bonjour trésor, dit une voix douce et familière que Calixte adorait.
_ Bobeth !
Calixte, sans penser plus longtemps à sa serviette, sauta au cou de la petite dame, à qui cette embrassade ne déplaisait pas. Elles s’échangèrent des baisers, se serrèrent fort dans les bras l’une de l’autre, et se firent les politesses d’usage avec une délicieuse légèreté.
_ Oh mais comme tu as grandi ! Tu as tellement changé en quelques cycles, une vraie petite jeune fille ! s’émerveillait Bobeth en dévorant la jeune fille des yeux, des pieds à la tête, lui tournant autour comme pour admirer sa propre fille.
A ces mots, Calixte prit conscience qu’en effet, elle n’avait pas vu Bobeth depuis une éternité, sans doute, d’après ses calculs incertains, plusieurs de ses mois.
_ Allez, on n’a pas de temps à perdre, au travail ! lança-t-elle avec enthousiasme en relevant ses manches sur ses dodus avant-bras. Assise ! ordonna-t-elle en asseyant elle-même Calixte sur la chaise à côté de la coiffeuse.
Elle partit fouiller dans la corbeille des accessoires, en sortit des peignes, des barrettes, des bigoudis en tous genres. Calixte fut prise d’un sentiment de curiosité : qu’allait-elle donc faire avec tous ces bidules ?
_ Mais qu’est-ce que tu as fait à tes cheveux ? se scandalisa Bobeth en constatant le carnage sur sa frange. Bon, qu’à cela ne tienne, je vais t’arranger ça. Alors, réfléchissons…
Et elle se mit à la peigner, la barretter, l’embigoudiser… Calixte la sentait s’affairer sur son crâne, mais, malgré son loucher particulièrement insistant, ne voyait rien.
_ Bon, pendant ce temps, je vais vérifier une dernière fois que tu es prête, annonça la voix grave et rigoureuse d’Isi.
Calixte acquiesça, mais sentit aussitôt les menottes de Bobeth lui remettre fermement la tête en place.
_ Alors… commença la guerrière en ouvrant un énorme ouvrage que Calixte ne connaissait que trop bien. Récite-moi les propriétés du myrte.
_ Pour la plante : Antitussif, expectorant, antibiotique, antifongique,…
Et que j’te tire une mèche par ci…
_ …astringent, tonique, anti-inflammatoire, les fruits sont de très bons antioxydants…
Et que j’te tire une mèche par là…
_ …mais les préparations en contenant ne doivent pas excéder trois mois ; indiquée pour les infections pulmonaires profondes et chroniques, pour les broncho-pneumopathies…
Et une barrette à gauche…
_ …chroniques obstructives, les troubles digestifs, les troubles urinaires, indications homéopathiques : toux sèche et douleur…
Et un bigoudi à droite…
_ …pulmonaire au sommet gauche. Pour l’huile : expectorante, anti-catarrhale, anti-infectieuse, antispasmodique,…
Et une épingle en plein dans le cuir chevelu…
_ …préparation au sommeil, décongestion prostatique ; indiquée pour les bronchites, sinusites, angines, infections urinaires, insomnies… récita Calixte d’une traite, les cheveux tirés de toutes parts par les doigts magiques, mais sans compassion, de sa coiffeuse.
Isi fit une moue satisfaite.
_ Et maintenant le laurier-rose.
Et Calixte débita sans hésiter :
_ Diurétique, cardiotonique,…
Bobeth lui prit les épaules et la leva, avec une certaine poigne il faut bien dire. Elle retira sa serviette, et appliqua sur sa peau une huile aux parfums enivrants.
_ Le thym ?
Et Calixte lista les propriétés du thym, tandis que Bobeth limait et polissait ses petits ongles.
_ La jusquiame ?
Et Calixte de sagement recracher les indications de la jusquiame, tandis que Bobeth lui nouait un dessous de soie autour de la taille.
_ L’orpiment ?
Et Calixte récita pendant que Bobeth la poudrait de fards.
_ Le cuivre ?
Et Calixte psalmodia, pendant que Bobeth lui appliquait des onguents divers sur les cheveux, qu’elle débarrattait et désembigoudisait…
Calixte savait manifestement très bien sa pharmacopée babylonienne, de rigueur pour les prêtresses en charge des jardins, de la médecine et de la magie sur la vaste et luxuriante île de Marduk. Elle avait appris par cœur toutes les propriétés des plantes, leurs apparences aux trois stades de la floraison et les soins à leur prodiguer en temps de pluie comme en temps de sécheresse, ainsi que, inversement, les maladies, les symptômes et les médications à prescrire. De plus, elle connaissait parfaitement le plan de la bibliothèque, et même de ses soixante-dix-neuf salles et de la répartition exacte des ouvrages.
_ Tu m’as l’air prête, finit par admettre Isi, qui avait testé toutes ses connaissances en tendant les pièges les plus perfides, dignes de M. Lebossu, le prof d’histoire-géo.
Elle referma sourdement la grosse encyclopédie de botanique.
_ Cependant, par sécurité, je t’ai préparé des petits papiers que tu vas pouvoir cacher dans les poches de ton jupon…
_ Des antisèches ? sourit Calixte.
Isi s’agenouilla devant elle, et dénoua le cordon qui fermait la poche que Bobeth avait cousue discrètement dans l’ourlet du vêtement. Elle y laissa trois petits rouleaux de papier sur lesquels elle avait recopié les sujets essentiels.
_ Oh, attends ! s’exclama Calixte avant qu’Isi ne referme la poche. Mets ça avec !
Et elle lui tendit l’amulette que sa bonne amie lui avait un jour donnée, et qu’elle ne quittait jamais.
_ Là ! annonça Bobeth en asseyant Calixte sur la chaise. Bien, je crois que tout est prêt… A part, la touche finale…
Elle se mit à chercher partout dans son fatras d’accessoires et autres ustensiles.
_ Que diable ai-je bien pu faire de mon peigne ? se demanda-t-elle pour elle-même en furetant dans le bazar. J’étais pourtant certaine de… Curieux, ça… Je le mets toujours…
Elle passa ses petites mains jusqu’à fond de la corbeille, mais n’y trouva rien.
_ Bon, alors où est-il, ce peigne ! s’énerva-t-elle en secouant sa grosse jupe pour voir s’il n’était pas coincé dans un pli. Oh ! Suis-je bête ? Je l’avais rangé, se répondit-elle à elle-même en sortant le long peigne de sa manche.
Les habitants de la Gentilhommière, ceux du moins qui n’étaient pas partis en mission à l’autre bout du monde, étaient rassemblés dans la salle commune. Là, des paquetages garnis et outillés attendaient leurs voyageurs, car dans la nuit, Matt et les Alkoff devaient quitter l’île pour leur propre mission dans l’Archipel d’Ostroff Balchoï. Matt n’était pas rassuré à l’idée de laisser Calixte partir seule, aussi s’étaient-ils promis de s’écrire grâce aux canaux sécurisés qu’Isi leur avaient appris à utiliser pour envoyer leurs rapports. Le soir tombait dehors, et tous attendaient l’arrivée du petit soldat qui partirait bientôt, sur le dos du ptère monté par Isi, pour sa première mission solo. La porte s’ouvrit sous l’effort de Bobeth, qui disparut pour laisser entrer son petit chef-d’œuvre.
_ Va, mon p’tit cœur, poussa gentiment Bobeth.
Une jeune fille entra, toute de soie fine vêtue, les épaules laissées nues par la robe amande qui coulait sur ses courbes, posant en pétales son tissu sur le sol. Ses cheveux magnifiquement bouclés, relevés en chignon, laissaient tomber sur sa nuque blanche quelques mèches brunes gracieusement spiralées. Son teint semblait rayonner comme si sa peau elle-même était imbibée d’or, dessinant d’argent la porcelaine de ses traits de poupée, rehaussant l’infatigable éclat de ses grands yeux noirs.
Le silence se fit un moment dans le salon. Tous dévisageaient Calixte. Elle se sentit rosir, ce qui peut-être la rendit plus délicieuse encore.
Un sifflement d’admiration fendit le silence :
_ Pas mal, la gamine ! lança Vlad, charriant un peu Calixte, mais au fond tout à fait charmé.
_ Comme elle est zoliiiie ! s’exclama Miyo, sagement assis dans les bras de Bertu, avec un sincère accent d’admiration comme seuls savent faire les enfants.
_ Elle est tellement mignonne, acquiesça la brute de bourreau, qui avait en réalité un cœur en barbe-à-papa, une tendresse inconditionnelle pour les enfants, et un penchant pour la pâtisserie et le tricot.
Il essuya du doigt la petite larme qui pointait sur le coin de son œil ému et renifla un grand coup dans un bruit de clairon particulièrement inélégant.
_ Mouais… accorda Sacha avec une moue peu convaincue.
Archambault s’approcha de la future prêtresse et prit sa jolie petite main, sur laquelle il se pencha :
_ Vous êtes parfaite, ma chère, je ne pouvais espérer mieux.
Alors Calixte fit ses au-revoirs à chacun de ses amis. Elle embrassa fort Miyo, qui ne voulait plus la lâcher, fit à Dim cette poignée de main qu’ils avaient inventée à base de trémoussages et de bruitages ridicules, et même eut droit à une petite tape dans le dos de la part de Vlad, qui regarda ostensiblement ailleurs… Enfin elle serra Matt dans ses bras. Il avança sa bouche près de son oreille et lui murmura :
_ Allons-y ! Allons actualiser ce monde !