Mercredi 16 mai 2012 3 16 /05 /Mai /2012 09:57

BOBIDI BABIDI BOU !

 

 

 

 

 

« C’est le dernier jour… se dit Calixte. C’est le dernier jour avant le départ ». Elle fit glisser sur sa jambe la grosse éponge gorgée de mousse, depuis le genou jusqu’à la cheville, lentement, pensivement. L’écume nacrée de bulles ruissela sur sa peau mouillée. « Je pars ce soir après les derniers préparatifs… C’est ce qu’a prévu Archambault ». Elle s’attendait à être paniquée, à avoir la gorge serrée, l’estomac noué… Mais elle avait perdu la notion de la réalité. Là, dans ce bain chaud, dans ces vapeurs parfumées, dans les caresses des effluves tièdes, elle avait l’impression de se regarder faire. Elle avait comme distingué son corps et sa conscience, et pensait à sa mission avec un calme empreint de sagesse. « De toutes façons, je sais que tu peux le faire », lui avait assuré Matt lorsqu’ils avaient convenu tous deux que Calixte accepterait cette tâche. Elle passa son éponge moelleuse et chaude sur son épaule, dans son cou, sur sa bouche. Elle se remémora la dernière conversation sérieuse qu’elle avait eue avec son ami.

« _ J’ai dit à Archambault que j’irai si tu étais d’accord…

Matt avait pincé ses lèvres, il semblait réfléchir.

_ Mais toi ? Tu veux y aller, sur Babylone ? C’est une mission dangereuse, tu sais ?

_ Je sais… Mais Archambault est un homme intelligent. S’il m’a choisie, c’est qu’il pense que je peux réussir… Mais il faudra travailler dur pendant le temps préparatif qui m’est imparti…

_ Temps préparatif ?

_ Oui, c’est comme ça qu’Archambault l’a appelé. Minimum un cycle d’après lui. Il semblerait que j’ai pas mal de trucs à savoir avant de pouvoir prétendre être une prêtresse d’Amytis…

_ C’est vrai qu’Archambault semble savoir ce qu’il fait… Et que cette mission est peut-être la clef de notre réussite… Mais tu ne dois courir aucun danger qui ne soit nécessaire. Tu dois être sûre de vouloir partir…

_ Et bien… avait hésité Calixte. Je voulais te demander ton avis sur la question avant d’accepter définitivement.

_ C’était sage de ta part.

Il avait regardé par la fenêtre de sa chambre, qui donnait sur la cour, puis au-delà du muret, sur la ville grise et pluvieuse de Basse-Plain. Cette petite ville un peu morne était bâtie de maisons de pierre qui, peut-être blanche autrefois, avait aujourd’hui la couleur de la cendre et du lichen. L’île n’était pas des mieux famées, et végétait tristement accrochée on ne sait comment à sa jumelle, Alte-Plain, un peu plus ensoleillée peut-être, un peu plus vivante sans doute, mais guère plus agréable que son inséparable sœur. Calixte, en s’y promenant, avait trouvé à Basse-Plain des airs de banlieue morte, strictement résidentielle, où n’habitent que des petits vieux et des familles modestes, et où, inexplicablement, le ciel est toujours gris et les rues toujours vides… Matt avait scruté les toits noirs de suie des maisons voisines, les fumerolles s’envolant sans grâce des cheminées sales, on entendait depuis la Gentilhommière la rumeur muette des petites rues taciturnes. Mais bientôt, il avait semblé ne plus rien entendre, et ne plus rien voir. Il était perdu dans ses pensées…

_ Il se trouve que je pars moi aussi en mission. Sur Ostroff Balchoï, avec les Alkoff… Je serais plus tranquille si je te savais ici, en sécurité, mais il se pourrait aussi que ta mission soit essentielle à l’actualisation…

_ Si c’est le cas, j’irai. Autant mettre toutes les chances de notre côté !

Matt l’avait regardée… non ! scrutée… apparemment sans savoir bien quoi penser de ce soudain sursaut de courage et de détermination. Alors il avait souri, de ce sourire que Calixte lui avait déjà vu quelques fois, pas un sourire ordinaire, mais un sourire radieux, victorieux, un sourire à damner les saints et les prophètes :

_ De toutes façons, je sais que tu peux le faire. »

Alors Calixte se rappela qu’à cet instant, il l’avait prise dans ses bras, comme pour l’assurer de la sincérité de ses derniers mots, mais peut-être aussi un peu par peur de la voir partir en mission si loin de lui, alors que lui-même serait à l’autre bout du monde, trop loin pour venir à son secours si besoin était, trop loin même pour seulement savoir qu’elle en aurait besoin. Il l’avait pressée contre lui, tenant sa tête contre sa poitrine, la main dans ses cheveux, l’autre bras autour de ses épaules…

 

Calixte plongea la tête sous l’eau pour se rincer les cheveux. Elle y resta tant qu’elle pouvait… pour se changer les idées… Mais en refaisant surface, d’autres pensées l’assaillirent. Elle se souvint de ce Prodige qu’elle avait vu sur Eolie, et qu’elle avait, semblait-il, été la seule à voir… Elle revoyait ses grands yeux plus noirs que noirs fixés sur elle dans le noir de la nuit, et comme dévorant d’avance la chair fraiche qu’ils scrutaient de leurs pupilles affamées. Elle avait essayé de tirer des informations de Matt, de façon suffisamment subtile pour qu’il ne soupçonne rien : elle ne voulait pas passer pour une folle. En pleine nuit… après un malaise… et vivant dans la peur latente de ces bestioles… : il se pouvait, après tout, qu’elle ait tout simplement eu une hallucination.

« _ Dis, je peux te poser une question ? avait-elle demandé, anodinement, un soir qu’ils discutaient tous deux dans la chambre de Matt, leur refuge privé dans cette maison pleine d’indiscrets.

_ Ouais vas-y.

Elle se racla la gorge. Elle ne savait pas comment aborder le sujet. Allongée sur le lit, elle prit une pause dégagée et se lança :

_ Hum… C’est… C’est à propos des Prodiges.

_ Ah encore ça ! Mais arrête avec cette histoire, on s’en est débarrassé, de ce bestiau, on est tranquille, va !

_ Mais tu as dit toi-même qu’il y en avait d’autres !

_ Mais bien sûr qu’il y en a d’autres… Mais pas ici. On peut attendre un bout de temps avant qu’un autre ne se pointe, ne t’en fais pas !

_ Mais…

Elle hésita. La voix de Matt ne lui paraissait qu’à moitié assurée. Mais elle avait peur de passer pour une illuminée… Elle ne pouvait pas balancer comme ça qu’elle en avait vu un. Elle présenta la chose avec prudence :

_ J’ai eu l’impression d’être suivie à notre retour d’Eolie…

_ Rah mais non, tu t’es fait des idées. Quand bien même on aurait été suivi – ce que Varan ou moi aurions remarqué – ça n’était certainement pas un Prodige. Il ne font pas dans la filature, si tu vois ce que je veux dire. Ils attaquent, et c’est tout.

_ Mais il y avait du monde autour : il voulait peut-être éviter de se montrer à d’autres que nous ?

_ Haha ! Non mais franchement, tu les prends pour des angelots ? Ils s’en fichent, qu’il y ait du monde autour. S’ils trouvent un actualisateur, ils le zigouillent, quitte à zigouiller tous les habitants du monde avec !

Calixte avait dégluti avec difficulté. Ces bestioles étaient encore plus terribles qu’elle n’avait imaginé. D’un autre côté, s’ils étaient si sanguinaires, il y avait de bonnes chances pour qu’elle ait en effet rêvé, et que ce qu’elle avait prit pour un monstre n’ait été peut-être qu’un comédien déguisé dans la nuit du Festival.

_ Ne t’en fais pas. Je te promets qu’il n’y a pas plus de Prodige ici qu’il n’y a de Vresque dans le Comté de Saoli… »

 

Calixte ne put s’empêcher de sourire au souvenir de cette expression farfelue qu’elle n’avait pas comprise, sans doute une référence à quelque monde que Matt avait autrefois visité, avant celui-ci. Il était vraiment bizarre, ce garçon… mais tellement drôle.

Elle se tira une nouvelle fois de sa rêverie. Il lui fallait sortir de l’eau. Bientôt, Isi arriverait, suivie d’une habilleuse qu’on lui avait présentée comme la reine des transformations, la fée des métamorphoses… Calixte avait hâte de rencontrer une personne si habile dans les arts du vêtement et du maquillage, qui n’étaient pas sans la séduire… Elle n’avait pas été coquette depuis longtemps… Depuis qu’elle avait atterri dans ce monde, en fait, et attendait avec impatience et délices qu’on s’occupe de sa personne.

Toc ! Toc ! Toc !

Calixte, enroulée dans une grande serviette blanche, essorait ses cheveux et hurla :

_ Entrez !

La porte s’ouvrit lentement, Isi entra. Calixte, le nez dans la serviette qu’elle voulait faire tenir autour de sa poitrine, la salua sans lever les yeux.

Elle entendit vaguement les pas de l’habilleuse, mais n’y prêta guère attention, occupée qu’elle était à nouer cette fichue serviette qui ne voulait pas tenir en place.

_ Bonjour trésor, dit une voix douce et familière que Calixte adorait.

 

_ Bobeth !

Calixte, sans penser plus longtemps à sa serviette, sauta au cou de la petite dame, à qui cette embrassade ne déplaisait pas. Elles s’échangèrent des baisers, se serrèrent fort dans les bras l’une de l’autre, et se firent les politesses d’usage avec une délicieuse légèreté.

_ Oh mais comme tu as grandi ! Tu as tellement changé en quelques cycles, une vraie petite jeune fille ! s’émerveillait Bobeth en dévorant la jeune fille des yeux, des pieds à la tête, lui tournant autour comme pour admirer sa propre fille.

A ces mots, Calixte prit conscience qu’en effet, elle n’avait pas vu Bobeth depuis une éternité, sans doute, d’après ses calculs incertains, plusieurs de ses mois.

_ Allez, on n’a pas de temps à perdre, au travail ! lança-t-elle avec enthousiasme en relevant ses manches sur ses dodus avant-bras. Assise ! ordonna-t-elle en asseyant elle-même Calixte sur la chaise à côté de la coiffeuse.

Elle partit fouiller dans la corbeille des accessoires, en sortit des peignes, des barrettes, des bigoudis en tous genres. Calixte fut prise d’un sentiment de curiosité : qu’allait-elle donc faire avec tous ces bidules ?

_ Mais qu’est-ce que tu as fait à tes cheveux ? se scandalisa Bobeth en constatant le carnage sur sa frange. Bon, qu’à cela ne tienne, je vais t’arranger ça. Alors, réfléchissons…

Et elle se mit à la peigner, la barretter, l’embigoudiser… Calixte la sentait s’affairer sur son crâne, mais, malgré son loucher particulièrement insistant, ne voyait rien.

_ Bon, pendant ce temps, je vais vérifier une dernière fois que tu es prête, annonça la voix grave et rigoureuse d’Isi.

Calixte acquiesça, mais sentit aussitôt les menottes de Bobeth lui remettre fermement la tête en place.

_ Alors… commença la guerrière en ouvrant un énorme ouvrage que Calixte ne connaissait que trop bien. Récite-moi les propriétés du myrte. 

_ Pour la plante : Antitussif, expectorant, antibiotique, antifongique,…

Et que j’te tire une mèche par ci…

_ …astringent, tonique, anti-inflammatoire, les fruits sont de très bons antioxydants…

Et que j’te tire une mèche par là…

_ …mais les préparations en contenant ne doivent pas excéder trois mois ; indiquée pour les infections pulmonaires profondes et chroniques, pour les broncho-pneumopathies…

Et une barrette à gauche…

_ …chroniques obstructives, les troubles digestifs, les troubles urinaires, indications homéopathiques : toux sèche et douleur…

Et un bigoudi à droite…

_ …pulmonaire au sommet gauche. Pour l’huile : expectorante, anti-catarrhale, anti-infectieuse, antispasmodique,…

Et une épingle en plein dans le cuir chevelu…

_ …préparation au sommeil, décongestion prostatique ; indiquée pour les bronchites, sinusites, angines, infections urinaires, insomnies… récita Calixte d’une traite, les cheveux tirés de toutes parts par les doigts magiques, mais sans compassion, de sa coiffeuse.

Isi fit une moue satisfaite.

_ Et maintenant le laurier-rose.

Et Calixte débita sans hésiter :

_ Diurétique, cardiotonique,…

Bobeth lui prit les épaules et la leva, avec une certaine poigne il faut bien dire. Elle retira sa serviette, et appliqua sur sa peau une huile aux parfums enivrants.

_ Le thym ?

Et Calixte lista les propriétés du thym, tandis que Bobeth limait et polissait ses petits ongles.

_ La jusquiame ?

Et Calixte de sagement recracher les indications de la jusquiame, tandis que Bobeth lui nouait un dessous de soie autour de la taille.

_ L’orpiment ?

Et Calixte récita pendant que Bobeth la poudrait de fards.

_ Le cuivre ?

Et Calixte psalmodia, pendant que Bobeth lui appliquait des onguents divers sur les cheveux, qu’elle débarrattait et désembigoudisait…

 

Calixte savait manifestement très bien sa pharmacopée babylonienne, de rigueur pour les prêtresses en charge des jardins, de la médecine et de la magie sur la vaste et luxuriante île de Marduk. Elle avait appris par cœur toutes les propriétés des plantes, leurs apparences aux trois stades de la floraison et les soins à leur prodiguer en temps de pluie comme en temps de sécheresse, ainsi que, inversement, les maladies, les symptômes et les médications à prescrire. De plus, elle connaissait parfaitement le plan de la bibliothèque, et même de ses soixante-dix-neuf salles et de la répartition exacte des ouvrages.

_ Tu m’as l’air prête, finit par admettre Isi, qui avait testé toutes ses connaissances en tendant les pièges les plus perfides, dignes de M. Lebossu, le prof d’histoire-géo.

Elle referma sourdement la grosse encyclopédie de botanique.

_ Cependant, par sécurité, je t’ai préparé des petits papiers que tu vas pouvoir cacher dans les poches de ton jupon…

_ Des antisèches ? sourit Calixte.

Isi s’agenouilla devant elle, et dénoua le cordon qui fermait la poche que Bobeth avait cousue discrètement dans l’ourlet du vêtement. Elle y laissa trois petits rouleaux de papier sur lesquels elle avait recopié les sujets essentiels.

_ Oh, attends ! s’exclama Calixte avant qu’Isi ne referme la poche. Mets ça avec !

Et elle lui tendit l’amulette que sa bonne amie lui avait un jour donnée, et qu’elle ne quittait jamais.

_ Là ! annonça Bobeth en asseyant Calixte sur la chaise. Bien, je crois que tout est prêt… A part, la touche finale…

Elle se mit à chercher partout dans son fatras d’accessoires et autres ustensiles.

_ Que diable ai-je bien pu faire de mon peigne ? se demanda-t-elle pour elle-même en furetant dans le bazar. J’étais pourtant certaine de… Curieux, ça… Je le mets toujours…

Elle passa ses petites mains jusqu’à fond de la corbeille, mais n’y trouva rien.

_ Bon, alors où est-il, ce peigne ! s’énerva-t-elle en secouant sa grosse jupe pour voir s’il n’était pas coincé dans un pli. Oh ! Suis-je bête ? Je l’avais rangé, se répondit-elle à elle-même en sortant le long peigne de sa manche.

 

Les habitants de la Gentilhommière, ceux du moins qui n’étaient pas partis en mission à l’autre bout du monde, étaient rassemblés dans la salle commune. Là, des paquetages garnis et outillés attendaient leurs voyageurs, car dans la nuit, Matt et les Alkoff devaient quitter l’île pour leur propre mission dans l’Archipel d’Ostroff Balchoï. Matt n’était pas rassuré à l’idée de laisser Calixte partir seule, aussi s’étaient-ils promis de s’écrire grâce aux canaux sécurisés qu’Isi leur avaient appris à utiliser pour envoyer leurs rapports. Le soir tombait dehors, et tous attendaient l’arrivée du petit soldat qui partirait bientôt, sur le dos du ptère monté par Isi, pour sa première mission solo. La porte s’ouvrit sous l’effort de Bobeth, qui disparut pour laisser entrer son petit chef-d’œuvre.

_ Va, mon p’tit cœur, poussa gentiment Bobeth.

Une jeune fille entra, toute de soie fine vêtue, les épaules laissées nues par la robe amande qui coulait sur ses courbes, posant en pétales son tissu sur le sol. Ses cheveux magnifiquement bouclés, relevés en chignon, laissaient tomber sur sa nuque blanche quelques mèches brunes gracieusement spiralées. Son teint semblait rayonner comme si sa peau elle-même était imbibée d’or, dessinant d’argent la porcelaine de ses traits de poupée, rehaussant l’infatigable éclat de ses grands yeux noirs.

Le silence se fit un moment dans le salon. Tous dévisageaient Calixte. Elle se sentit rosir, ce qui peut-être la rendit plus délicieuse encore.Calixte_pretresse2.jpg

Un sifflement d’admiration fendit le silence :

_ Pas mal, la gamine ! lança Vlad, charriant un peu Calixte, mais au fond tout à fait charmé.

_ Comme elle est zoliiiie ! s’exclama Miyo, sagement assis dans les bras de Bertu, avec un sincère accent d’admiration comme seuls savent faire les enfants.

_ Elle est tellement mignonne, acquiesça la brute de bourreau, qui avait en réalité un cœur en barbe-à-papa, une tendresse inconditionnelle pour les enfants, et un penchant pour la pâtisserie et le tricot.

Il essuya du doigt la petite larme qui pointait sur le coin de son œil ému et renifla un grand coup dans un bruit de clairon particulièrement inélégant.

_ Mouais… accorda Sacha avec une moue peu convaincue.

Archambault s’approcha de la future prêtresse et prit sa jolie petite main, sur laquelle il se pencha :

_ Vous êtes parfaite, ma chère, je ne pouvais espérer mieux.

Alors Calixte fit ses au-revoirs à chacun de ses amis. Elle embrassa fort Miyo, qui ne voulait plus la lâcher, fit à Dim cette poignée de main qu’ils avaient inventée à base de trémoussages et de bruitages ridicules, et même eut droit à une petite tape dans le dos de la part de Vlad, qui regarda ostensiblement ailleurs… Enfin elle serra Matt dans ses bras. Il avança sa bouche près de son oreille et lui murmura :

_ Allons-y ! Allons actualiser ce monde !

 

 


Par Aminthe Vanhuildt & Malikh Thomokâam
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Mardi 1 mai 2012 2 01 /05 /Mai /2012 11:16

LA MISSION

 

 

 

 

 

Calixte toqua deux petits coups sur la porte de la salle commune, qui était au premier sous-sol. Le quartier général des Orbitaux, ironiquement baptisé « La Gentilhommière », était un peu comme un grand chêne : il y avait autant à voir à la surface que caché sous la terre. Aussi les quatre étages de la maison, où étaient disposés les dortoirs et la cuisine, n’étaient-il que la partie visible de l’iceberg. Il y en avait encore quatre autres, plus étendus encore, creusés dans la profondeur, où se dissimulaient la salle commune, des salles d’armes, des cachots qu’ils ne connaissaient que trop, des penderies foisonnant d’habits des cinq points de l’horizon, des crédenciers débordant de bibelots, des laboratoires, des bibliothèques. 

Calixte répéta deux petits coups sur la porte. Elle serrait toujours dans la paume de sa main la menotte de Miyo, le petit orphelin que les Orbitaux avaient pris sous leur aile. Il était un vrai rayon de soleil – ou plutôt de lune, tant ses cheveux brillaient de blancheur, dans la nuit métaphorique de cette occulte organisation.

_ Oui, entrez, répondit la voix traînante et placide d’Archambault.

Calixte entra, appréhensive, toujours suivie de son petit messager.

_ Merci, Miyo, tu peux retourner jouer maintenant, lui alloua le maître des lieux.

_ A tout à l’heure, Caliste, dit le petit en tournant les talons.

Il ferma la porte derrière lui.

Archambault toisa Calixte. Confortablement assis dans son fauteuil au coin du feu, il jouait avec le corbin de sa canne, une sphère sculptée dans un ivoire d’un prix rare, et cerclé d’argent.

_ Asseyez-vous donc, très chère, l’invita-t-il.

Calixte obéit sans mot dire. Elle s’approcha du deuxième fauteuil et s’y installa. Que pouvait-il bien avoir à lui dire ? Elle imaginait les pires scénarios : il allait peut-être lui demander la vérité sur leur identité, à Matt et à elle, que les Orbitaux savaient ne pas être frère et sœur. Il allait peut-être lui demander des détails sur ses opinions politiques, qu’elle serait bien en peine de développer. Ou peut-être que quelqu’un d’autre avait aperçu le Prodige sur Eolie, et qu’il voulait des explications… Pire encore, il allait peut-être lui demander d’aller récurer les gouttières de la Gentilhommière, ce qui certainement était le châtiment le plus cruel qu’on pût imaginer sur Basse-Plain.

_ Calixte, je dois vous avouer que la mission que je vous avais confiée était certes importante, mais elle avait un autre dessein. Je tenais à ce que vous y alliez vous-même.

_ Pourquoi ? s’enquit Calixte, qui comprenait mal cet intérêt sur sa personne.

_ Parce que je voulais vous éprouver.

Calixte s’inquiéta. Toute cette mission n’avait été qu’une mascarade ? qu’un test ? Qu’elle avait sans doute planté d’ailleurs, conséquemment à l’évanouissement sous le nez même de la garde. Elle dévisagea Archambault avec appréhension.

_ Je dois dire, ma chère, que je ne pouvais espérer mieux !

Calixte sursauta, puis se demanda si c’était réellement à prendre comme un compliment.

_ Il est certain que vous n’êtes pas encore aguerrie, et vous laissez trop souvent vos émotions gagner le dessus, mais Varan m’a dit comment vous aviez tenu votre rôle de garçon pendant presqu’un cycle sans vous faire démasquer. Et votre « frère » m’a assuré que vous faisiez de réels progrès en combat de proximité.

Là, Calixte hallucinait carrément.

_ Je vous dois un aveu. Lorsque je vous ai vue pour la première fois, et que ma bonne amie Isi m’a assuré de votre bonne foi, j’aurais presque remercié les dieux. Voyez-vous, nous attendions depuis longtemps quelqu’un comme vous pour une mission de la plus haute importance, et ce n’est pas sans arrière pensée que je vous ai laissée rejoindre les Orbitaux.

C’était donc ça ! Cette soudaine confiance d’Archambault, ça n’était qu’un jeu savamment élaboré pour la tester, et l’amener à faire pour lui ce que personne d’autre, semblait-il, ne pouvait faire. Matt et elle s’étaient faits joliment embobinés…

_ Ne vous méprenez pas, ma chère, assura Archambault qui, comme souvent, donnait l’impression d’avoir lu ses pensées. Je ne cherche guère à vous manipuler. Je ne veux que vous utiliser.

Calixte ne voyait pas vraiment la différence. Il admettait clairement qu’elle n’était qu’un outil de son plan, une pièce de son jeu, et qu’il ferait d’elle ce qu’il voulait.

_ Mais vous êtes libres de refuser… Je serais heureux, naturellement, que vous vous rendiez utile aux Orbitaux – car dans un monde comme le nôtre, seule l’utilité nous rend chers à nos proches. Cependant, c’est une mission dangereuse, et je ne vous forcerai sous aucun prétexte à l’accepter. Je ne compte pas non plus vous chasser des Orbitaux pour un refus… Ni vous reléguer au nettoyage de la gouttière…

Calixte le dévisageait toujours plus intensément. Il avait donc l’intention de l’envoyer dans une mission dangereuse – elle ne savait pas pourquoi, elle ne savait pas où.

_ Avant que vous ne preniez une décision, je vais vous exposer le détail de cette mission, si vous voulez bien.

Elle se demanda si Matt était au courant. Et Varan, était-il dans le coup aussi ?

_ Voici : Les documents que vous êtes allés chercher sur Eolie ne sont autres que des plans. C’est pour cette raison qu’ils ne pouvaient nous parvenir que par écrit.

Calixte ne comprenait pas bien ce qu’il entendait par là, mais le laissa continuer.

_ Ces plans, d’une précision dont je rends grâce à ce cher Maltinus, sont la maquette, étage par étage, de la célèbre Librairie des Patients. Vous avez déjà entendu parlé de cet endroit, n’est-ce pas ?

Calixte fit non de la tête. Archambault soupira légèrement, mais sans méchanceté, et expliqua :

_ La Librairie des Patients est la célèbre bibliothèque de Babylone, un labyrinthe d’œuvres rares, un monument de la connaissance humaine, l’antre de tous les savoirs, de la géographie, de la littérature, des mathématiques, de la physique, de la magie, de tout, enfin, ce que l’homme aujourd’hui sait du monde et a créé pour lui.

Calixte subjuguée, en oublia de respirer. Elle imaginait des étagères par milliers, lourdes des livres les plus énormes qu’on puisse imaginer, aux reliures de cuirs, aux gravures dorées… Elle sentit même ses yeux en briller de rêverie.

_ Il y a, quelque part dans la Librairie, un ouvrage que nous aimerions nous procurer et qui est sans doute, si j’ose dire, l’objet le plus précieux à ce jour sur toutes les îles du monde… Et je voudrais que vous alliez le chercher pour nous.

Calixte sursauta. Elle avait été tant prise dans les songes portés par le récit d’Archambault, qu’elle avait oublié ce pour quoi elle était là. Elle fut brutalement rappelée à l’ordre. Elle se redressa, et attendit qu’Archambault continue.

_ Voyez-vous, j’ai de bons espoirs que vous pourriez réussir cette mission. D’abord, votre sauvetage au Couloir aux Cachots m’a prouvé que vous pouviez mémoriser un plan et le mettre à bonne utilité. Ensuite, votre déguisement sur Eolie m’a attesté de votre capacité à vous faire passer pour ce que vous n’êtes pas. Enfin, votre frère m’a dit que vous saviez lire et écrire, ce qui, pour infiltrer une bibliothèque, est recommandé.

Calixte, certes un peu flattée, mais davantage paniquée, comprenait bien en quoi consistait la mission, mais elle ne saisissait toujours pas pourquoi il l’avait choisie, elle. Elle n’était pas la plus aguerrie des membres des Orbitaux, Archambault l’avait dit lui-même ; et si tous les autres étaient partis en mission, Isi, Nazra, Bertu et Matt étaient à la Gentilhommière en ce moment : il pouvait s’adresser à n’importe lequel d’entre eux. Pourquoi elle ?

_ Pourquoi vous ? demanda Archambault, apparemment surpris de cette question – que Calixte n’avait même pas posée.

La jeune fille tressaillit. Comment avait-il deviné ce qu’elle avait pensé à l’instant ? Et mot pour mot ! Peut-être avait-elle parlé à haute voix après tout…

_ Mais parce que vous êtes la seule qui ayez… l’anatomie recommandée pour cette mission…

Calixte fronça les sourcils.

_ Voyez-vous, la librairie est habitée par le bibliothécaire et philosophe Damascios, que le Prince Marduk garde à ses côtés pour ses conseils et son divertissement. Les seules personnes autorisées dans la Librairie sont les membres de la famille royale, Damascios, et ses disciples. Personne d’autre n’a la moindre chance d’y mettre un pied. Ne me regardez pas comme ça, si je vous y envoie, c’est que j’ai dans l’idée que vous, vous pourriez… Voyez-vous, ma chère, ce bon vieux philosophe est certainement bon philosophe : il parle au roi comme il parlerait à son frère, il se délecte dans la lecture des textes les plus compliqués, se noie dans les inventions les plus farfelues, et n’en lève le nez que pour regarder passer une jolie fille…

Calixte se figea. Comment ça, une jolie fille ? Il n’attendait quand même pas qu’elle aille séduire un vieillard juste pour lui voler un bouquin ?! Elle sentit ses joues, son cou, toute sa gorge devenir cramoisis. Là, c’en était trop ! C’était hors de question ! Ce taré ne l’enverrait pas dans cette mission de fou, elle resterait bien au chaud sur Basse-Plain, et puis c’est tout, point final !

_ Ne vous emportez pas, ma chère. Je vous l’ai dit, vous pouvez refuser. Néanmoins, l’idée n’est pas de vous mettre dans le lit d’un vieux pervers pour arriver à nos fins… Le bonhomme n’a généralement pas de chance avec les dames, aussi leur accorderait-il n’importe quoi pour un seul regard… y compris l’entrée à la bibliothèque…

Alors c’était là l’idée brillante d’Archambault : l’envoyer faire les yeux doux à un vieux vicieux pour aller récupérer un livre… Un livre… Juste du papier, avec des trucs écrits dessus… C’était mal la connaître.

_ Mon intention est de vous faire rentrer dans les ordres d’Amytis, une caste religieuse de Babylone – ce qui vous protègerait des avances trop insistantes de Damascios. Même lui ne se risquerait pas à souiller une prêtresse… C’est la raison pour laquelle je ne peux envoyer Isi. Outre qu’elle est trop typée, et trop âgée, les femmes qui ont déjà eu des enfants sont bannies de ce genre de communautés…

Calixte le fixait, si fort que sa vue s’en troublait.

_ Cependant, si vous veniez à accepter cette mission, je ne vous laisserais pas partir sans préparation. Isi vous entraînera à écrire vos rapports, que j’attendrai quotidiennement, vous apprendrez la science des prêtresses d’Amytis, et bien sûr votre frère s’assurera que vous êtes parée au combat si besoin était. Vous ne partirez pas avant d’avoir maîtriser ces trois points. Je vous laisse trois jours pour me donner votre réponse.

Calixte ne disait rien. Elle voulait réfléchir au dilemme qui se posait devant elle, mais rien n’y faisait : elle n’arrivait pas à encaisser les nouvelles qui tournaient par dizaines dans son cerveau, à toute vitesse. Elle en avait le tournis. On l’envoyait sur une île qu’elle ne connaissait pas. On l’envoyait dans une mission dangereuse et difficile, on l’envoyait risquer sa vie pour le bien de cette fichue Société… Elle pourrait s’y faire tuer, elle pourrait s’y faire torturer, ou emprisonner à vie, et ne jamais pouvoir passer le pont que Matt ouvrirait… Et seule ! Toute seule ! Sans compter le dégoût qui lui soulevait le cœur, à l’idée de mettre en avant des charmes qu’elle n’avait pas pour séduire l’œil lubrique d’un vieux libidineux… Elle se demanda si Matt savait ce qu’on lui proposait là, et s’il aurait laissé faire une chose pareille. Il aurait sûrement interrompu Archambault depuis longtemps, d’une gifle bien placée s’il avait fallu, et se serait sans doute insurgé de ce qu’on demandait de faire à une jeune fille, tout juste une enfant ! Il n’aurait pas admis une telle proposition ! Elle eut un élan de gratitude pour Matt, qui l’avait toujours soutenue dans cette aventure, et une fois de plus ne l’aurait pas laissée tomber – et à qui elle venait, avec l’aplomb de l’amitié la plus profonde, de promettre son aide vaille que vaille.

_ Si mon frère est d’accord, je suis d’accord.

 

 

 

Par Aminthe Vanhuildt & Malikh Thomokâam
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Samedi 17 mars 2012 6 17 /03 /Mars /2012 19:01

LE VENT, LE SOLEIL ET LE FROID

 

 

 

 

 

« Bon d’accord…

Alors voilà : comme il se passe tout le temps des truc bizarres dans les contes, ben dans celui-ci, le Vent, le Soleil et le Froid partent ensemble en voyage. Ils se promènent sur un chemin de campagne, sur les terres d’Ostroff Krasotje, l’île de Beauté, dans la Maison de Balchoï, où on dit que les plus vastes champs de tritiles verdissent l’été, quand les plus vastes nappes de neiges blanchissent l’hiver. Et pour tout dire, ça c’est pas du conte : je l’ai vu de mes yeux vu, là-bas l’hiver et l’été sont plus opposés que midi et minuit… Enfin bon. Donc le Vent, le Soleil et le Froid se promènent, et croisent un paysan, qui en les voyant courbe l’échine à leur passage.

Le Soleil, tout radieux, s’émerveille :

_ Ah, quel plaisir d’être reconnu à sa juste valeur – qu’il dit. Ce paysan sait mon pouvoir, et, ébloui, baisse les yeux à ma vue.

Alors le Froid se dégourdit :

_ Mais qu’est-ce que tu racontes – qu’il lui répond. C’est devant ma majesté qu’il penche le front. Il a vu qui je suis, et sait quels égards me sont dus.

Le Soleil n’est pas d’accord, évidemment, et se met à charrier le Froid, qui se vexe. Le Froid répond, et le Soleil s’énerve… La situation s’envenimait, quand le Vent s’intercale :

_ Holààà, les amis, souffle-t-il, point besoin de vous enorgueillir de la sorte. Tranchons la question de suite, et poursuivons notre balade.

Alors il se tourne vers le paysan qui s’éloignait déjà, et lui crie :

_ Hé, paysan, dis-moi, devant qui courbais-tu le dos à l’instant ? Etait-ce à la vue du Soleil, qui réchauffe la terre quand l’été vient ? Ou était-ce à la vue du Froid, dont le pouvoir gèle le ciel quand l’hiver est là ?

Là, le paysan, il sait plus trop quoi dire. Il hésite, car il ne veut vexer personne…

_ Parle, paysan, lui dit le Soleil confiant.

_ Oui, parle donc, renchérit le Froid, sûr de lui.

_ Je me penchais à la vue du Vent, messeigneurs, répond le paysan, dont la force tient nos îles suspendues au large et dont la grâce les fait tourner dans le ciel.

Alors là, le Soleil et le Froid s’emportent.

_ Tu verras, qu’ils lui disent ! Un jour, tu regretteras ces paroles, paysan, qu’ils disent. Un jour tu regretteras, de ne t’être pas incliné à la vue du Soleil… du Froid… du Soleil… du Froid…

Et c’est reparti pour un tour.

Pendant qu’ils se disputent, le Vent, qui voit que le pauvre paysan pâlit, l’approche et lui souffle à l’oreille :

_ N’aies crainte, l’ami. Aucun d’eux ne te causera de souci. Je t’en donne ma parole.

Le paysan n’est guère rassuré, mais rentre chez lui, car il n’a pas fini la récolte de la journée.

– Ou parce qu’il va se faire enguirlander par sa bonne femme s’il tarde trop…

– Ou les deux !

Oui, bon. Toujours est-il qu’il rentre chez lui, et que l’hiver vient. Alors le Froid prend sa vengeance. Il va geler les récoltes du pauvre paysan, infiltre sa morsure dans les briques de sa maison, glace ses fenêtres au point de faire sauter le verre en morceau, et s’engouffre glacial dans le refuge du pauvre homme. Celui-ci commence à geler, et sent à peine la vie quitter son corps tant il ne sent plus rien du tout.

Alors le Vent, qui a tout vu, souffle une brise chaude venue des jardins ensoleillés de Babylone. La brise vient caresser le corps presque mort du vieillard, réchauffe ses muscles engourdis, et apaise le froid qui règne dans la masure.

Mais alors vient l’été, et son cortège de rayons. Alors le Soleil exécute son châtiment. Il va dessécher les récoltes du pauvre paysan, fait tarir les sources d’eau, et écrase la maison sous son insoutenable moiteur. Le pauvre homme étouffe et commence à dépérir sous le poids de la chaleur.

Alors le Vent, qui a tout vu, souffle une brise fraîche venue des côtes neigeuses d’Alakshak. La brise vient caresser le corps presque mort du vieillard, rafraîchit ses muscles oppressés, et apaise la fièvre qui règne dans la masure.

_ Je t’avais bien dit, qu’il ne fallait rien craindre, le sermonne le Vent. Le Soleil et le Froid sont puissants, mais c’est moi, qui fait aller et venir les îles sous leur pouvoir. C’est moi qui régule le mouvement des terres et des températures, et c’est moi qui choisis où vont les îles et le temps qu’il y fait. »

 

_ Oh, c’était un joli conte, s’émerveilla Calixte, qui avait surtout aimé le dernier discours du Vent.

_ Bah, un vieux racontar d’là d’où on vient, rembarra Vlad en haussant les épaules.

_ Mais tu l’as bien raconté, ton racontar, dit une voix douce et pausée, d’une personne qui passait alors la porte de la salle commune.

Calixte, stupéfaite, vit paraître devant elle une jeune femme, aux boucles blondes qui tombaient mousseuses sur ses épaules, et encadraient un visage d’une parfaite régularité, paré de deux yeux bleus comme des aigues-marines.

_ Ah bah te voilà ! lança Vlad. Tout le monde, dit-il en s’adressant à son auditoire, je vous présente le troisième luron de la famille : Sacha Alkoff.

 

 

 

 

Par Aminthe Vanhuildt & Malikh Thomokâam
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Mardi 6 mars 2012 2 06 /03 /Mars /2012 12:37

DUEL

 

 

 

 

 

Matt dévisagea Calixte. Elle avait l’air… différente.

_ T’as changé quelque chose ?

_ Te moque pas… J’ai essayé de couper ma frange moi-même…

Et en effet, Calixte avait les allures d’une échevelée, ses cheveux sur son front dessinant un bel oblique qui zigzaguait, et le reste ramassé dans une queue de cheval maladroite qui n’avait pas de forme.

_ Haha, t’es vraiment pas douée avec des ciseaux ! railla Matt. Bon, t’es prête ?

Calixte se ressaisit ; elle acquiesça, se posta en face de lui, et monta sa garde. Malgré ses genouillères et ses protections sur les mains, elle n’était pas rassurée. L’entraînement avec Matt, auquel il la soumettait presque tous les jours avec une rigueur militaire depuis Unterwald, finissait toujours mal. Pour elle, s’entend. Elle n’avait jamais reçu autant de contusions, de bleus et de griffures, et avait même arboré pendant deux semaines un énorme œil au beurre noir qui lui avait maquillé la paupière d’une jolie teinte bleutée.

Ils se mirent à se tourner autour, pour trouver la faille dans la parade de l’adversaire et le frapper à l’instant opportun. Calixte, déjà toute imbibée de sueur à cause de l’échauffement, se concentrait essentiellement sur l’idée d’éviter de recevoir un coup : elle n’était pas encore au point où elle pouvait attaquer.

Matt lança une première offensive : elle écarta la tête et l’évita. Retour en position. Matt tenta un coup de pied, qui effleura Calixte mais ne la toucha pas. Retour en position. Ils enchaînaient ainsi les attaques et les esquives, les esquives et les attaques, concentrés, sans mot, sans distraction. Mais Calixte n’avait jamais été aussi bonne. Elle s’inquiéta. Elle fixait Matt en attendant son prochain coup, il avait l’air ailleurs.

_ Quelque chose ne va pas ?

Elle s’accroupit pour éviter un coup de poing.

_ Non, tout va bien. Qu’est-ce qui te fait dire ça ?

Retour en position.

_ Je sais pas… Juste – elle bloqua son lancé de jambe avec son tibia – t’as l’air embêté en ce moment… Depuis qu’on a rejoint les Orbitaux en fait. Quelque chose te tracasse ?

Retour en position.

_ Hm, oui, j’imagine que je ne peux pas te cacher grand-chose.

Il envoya sa main dans sa figure.

_ Alors qu’est-ce que c’est ?

Elle frappa dans ses mains. Elle sentit le bout des doigts de Matt à quelques millimètres de son visage. La main de son adversaire était arrêtée nette, coincée entre les deux paumes intangibles de Calixte.

_ …

Matt dégagea sa main. Il laissa tomber les bras. Et la fixa, hésitant.

_ Je ne sais pas trop si je devrais te dire ça, je ne voulais pas t'inquiéter... Mais après tout, t'es assez grande.

Calixte baissa sa garde et le dévisagea à son tour, interrogative.

_ Voilà, expliqua-t-il, je me fais du souci. Ce monde est de toute évidence beaucoup plus difficile à actualiser que je ne croyais. Au début j'étais confiant, je croyais avoir trouvé les bons opérateurs, mais apparemment je me suis trompé. Le bon opérateur sera beaucoup plus difficile à trouver que je ne croyais...

_ Attends... Opérateur ? C'est quoi, ça, opérateur ?

Matt laissa poindre un faible sourire.

_ Les opérateurs sont les variables propres à chaque monde. L’actualisateur doit les trouver, et les organiser de sorte à ce qu’ils deviennent suffisamment solides pour faire tenir le monde tout seul une fois que l’actualisateur sera parti.

Calixte, renfrogné, cherchait vainement à comprendre ce qu’il voulait dire.

_ Je t’explique, annonça Matt. Une Potentialité, un monde qui n’a pas encore été actualisé, a besoin d’un actualisateur. Ca, tu le sais.

Calixte acquiesça vigoureusement.

_ Mais l’actualisateur n’appartient pas au monde sur lequel il travaille. Il doit donc trouver des opérateurs qui, eux, en viennent, pour soutenir solidement ce monde une fois que l’actualisateur aura glissé ailleurs. Mon travail ne consiste pas seulement à rendre le monde vivant, il faut encore qu’il le reste. Et pour cela, je dois façonner des opérateurs qui sont les véritables piliers de l’actualisation.

_ Mais attends, c’est quoi, concrètement, ces opérateurs ?

_ Mais ce sont des gens, tiens !

_ Des gens ?!

_ Mais oui, des gens. Des gens qui doivent prendre une importance capitale dans le monde qui est le leur.

Calixte médita, avec son habituelle moue d’intense réflexion. Elle passa son doigt sur son sourcil. Ca gambergeait sec.

_ Si je comprends bien, c’est un peu comme si on racontait une histoire, et qu’il nous fallait un héros…

_ Oui, exactement ! On ne peut pas écrire un roman sans personnages principaux. Et bien c’est la même chose avec les Potentialités : on ne peut pas les actualiser sans opérateurs. Et les héros de cette histoire ne sont évidemment pas les actualisateurs. Ce serait trop facile. Et surtout, une fois l’actualisateur parti, le monde s’écroulerait.

Calixte eut un sursaut.

_ Mais alors, c’est qui, l’opérateur de ce monde ?

_ Et bien justement ! Tout le problème est là ! Vois-tu, le plus facile, c’est quand il n’y a qu’un opérateur possible – avec bien sûr des opérateurs annexes, qui sont aussi importants, mais il n’y a qu’un seul opérateur principal. Néanmoins, comme je te l’ai dit le premier jour, tous les mondes sont différents, et la façon de les actualiser varie selon les Potentialités. D’une manière générale, ça se résume à façonner des opérateurs et à enclencher la clef, mais il y a autant de possibilités qu’il y a de mondes. Par exemple, il existe des mondes très difficiles à actualiser, où il n’y a pas un, ni deux ou trois opérateurs principaux, mais plusieurs. Et ça peut aller se chiffrer en dizaines !

_ Oh !

_ Oui, oh. Et pire encore, il y a des mondes où il n’y a que des opérateurs annexes, des opérateurs qui n’ont pas la contenance des opérateurs principaux, mais qui combinés peuvent suffire à l’actualisation…

Calixte pâlit. Elle n’avait jamais imaginé qu’il pouvait y avoir autant de possibilités, autant de difficultés, autant de défis pour actualiser un monde.

_ Et on est dans quelle type de potentialité, là ? finit-elle par articuler d’une voix faible.

_ C’est toute la question.

_ …

Le silence s’engouffra dans la salle d’armes. Un silence lourd, un silence sournois. Un silence qui disait tout de l’angoisse de Calixte. Comment ça, « c’était toute la question » ? Ils étaient là depuis des mois déjà, et il ne savait toujours pas qui étaient les opérateurs ? Ca allait prendre combien de temps encore, d’en « façonner » ? Elle n’avait pas l’éternité devant elle ! Elle aurait voulu hurler, engueuler Matt un bon coup pour le réveiller, mais il avait l’air tellement désolé qu’elle n’osa pas.

_ J’avais misé sur Varan ou Nazra pendant notre chasse. Mais quand on a rejoint les Orbitaux, j’ai compris que ce monde était plus grand que ça. Plus complexe. Archambault, Isi… Même le Cirque du Cadran… Qui sait quel rôle ils ont à jouer dans cette histoire ? Les variables sont trop nombreuses, ça va demander un travail et une maîtrise inégalée de façonner et d’arranger autant d’opérateurs…

Matt soupira. Il avait l’air sincèrement désabusé. Pour la première fois, Calixte le vit douter ! Douter de lui, de sa capacité à actualiser ce monde. Douter de son talent. Une tristesse presque honteuse se peignit sur les traits fins de son visage.

_ Hay… Tu sais… ça vaut ce que ça vaut, mais je suis sûre que tu peux le faire ! T’en as vu d’autres !

Matt lui sourit avec reconnaissance, mais sans conviction.

_ Et pis c’est pas comme si t’étais tout seul ! Je vais t’aider, moi !

Matt la fixa. Il ne la quitta pas des yeux, comme absorbant son image, imprégnant sa mine souriante et rassurante dans sa mémoire. Ses lèvres se mirent à sourire, un vrai sourire cette fois.

_ En garde, lança-t-il en montant ses poings devant son visage, arborant toujours son sourire de vainqueur.

Calixte, fière de l’effet de ses encouragements, se mit en position. Elle esquiva un coup à droite, un coup à gauche…

_ Sérieux, si tu divises des dizaines d’opérateurs par deux…

Elle évita un coup de pied, un coup de coude.

_ … Ben ça fait deux fois moins de dizaines, héhé !

Elle bloqua une attaque, en éluda une autre.

_ Ah !

Son dos rencontra brutalement le mur derrière elle. En esquivant les attaques, elle avait reculé et reculé, sans s’en rendre compte, et se retrouvait prise au piège. Matt la tenait fermement coincée, l’avant-bras comprimant violemment sa jugulaire, son autre main tenant son poignet, l’empêchant de riposter. Elle était littéralement le dos au mur, mais elle résistait. Essoufflés, ils se fixèrent, chacun défiant l’autre de lâcher le premier son emprise. Matt serra plus fort, Calixte tint bon. Hors de question de se faire battre encore une fois ! Elle sentait le souffle de son adversaire sur son visage, elle sentait la pression presque insupportable de ce bras sur sa carotide, de ce corps contre le sien.

La poignée de la porte s’abaissa avec hésitation. Un petit bonhomme aux grosses boucles blanches, poussa la porte qu’il avait ouverte au prix d’un effort de géant. Il fixa les deux combattants avec ses immenses yeux bleus, interrogatifs mais guère plus surpris que ça…

_ Caliste, Arsambault veut te voir…

Au son de cette voix d’enfant douce comme la musique d’une flûte, innocente, intouchée, Matt et Calixte, toujours bouillants de rivalité, toujours hors de souffle, relâchèrent, avec méfiance, leur emprise. Matt sourit :

_ Pas mal, t’as fait des progrès.

Calixte se racla la gorge. C’est que cette dernière prise lui avait vraiment fait mal ! Elle passa sa main sur son cou… « Espérons que ça ne laissera pas de trace », pensa-t-elle. Elle se pencha vers le petit garçon et lui sourit avec toute son affection :

_ Archambault ? Mais qu’est-ce qu’il veut ?

_ Ze sais pas, il a dit que tu dois monter…

_ Oui, Caliste, tu dois monter, se moqua Matt avec bonhommie.

L’enfant lui lança un regard noir :

_ C’est pas Caliste, c’est Calisssteuh…

Et il enfourna vigoureusement sa petite main dans celle de Calixte, l’autre tenant fermement son doudou, et l’entraîna comme il pouvait vers la sortie.

 

 

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Par Aminthe Vanhuildt & Malikh Thomokâam
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Samedi 25 février 2012 6 25 /02 /Fév /2012 12:06

LE FESTIVAL DU VENT D'EOLE

 

 


 

Dans les larges rues versées de brouhaha, le soleil exhalait ses longs rayons brûlants. Calixte, sous son uniforme de page, suffoquait à moitié, elle aurait donné le monde pour pouvoir ôter cette fichue veste ! Elle contemplait avec envie ces visiteurs venus des cinq points de l’horizon pour célébrer Eole, dieu du vent et protecteur de l’Archipel, déambuler tout fraîchement vêtus de toges et de drapés, ainsi que du voile traditionnel, léger comme une plume, qui tenait à leur épaule par une fistule dorée. Seuls les marchands, les comédiens, les commerçants, les musiciens – bref, tous ceux qui étaient venus pour faire du chiffre plutôt que pour rendre hommage, arboraient l’habit traditionnel de leur région : l’exotisme fait vendre. Elle voyait sur de grandes portions de trottoir de vastes étals étalés en tapis de bijoux, des cages d’oiseaux rares amoncelées dans une cascade piaillante, des paniers de fleurs géantes déployés en éventails multicolores. C’était donc ça, les célèbres perroquets de Syracuse, les perruches d’Erijima, les roses-gorges d’Ammunire ; c’était donc ça, les légendaires lotus rouges de Divyâ, les lys bleus de Bellicie, les iris géants de Zéphyr et d’Odysse… Il semblait à Calixte qu’elle buvait par les yeux ce tourbillon de couleurs, ce tournoiement de cris, ce déferlement de préciosités provenus d’îles impalpables dont elle ne connaissait que le nom.

Le Festival avait les enchantements d’un rêve : la profusion des plaisirs, le charme des richesses, les luxes de beautés, avaient le ravissement des diamants posés sur le cou d’une vieille femme qui fut belle. Eolie avait gardé le souvenir de son prestige céleste, son architecture dessinait les volutes jadis à la mode, ses pavillons avaient un parfum suranné, tous ses murs avaient la majesté des forteresses tombées en ruine. Plus une pierre ne tenait bien, pas une maison n’était neuve, les bâtisses les plus belles autrefois étaient désormais habitées par deux ou trois familles qui vivaient de l’aumône ou de la charité. L’île, il y a des siècles rivale de Babylone, avait décliné comme un soleil dépité, et perdu sa grâce et son renom au profit de sa terrible voisine. Dans l’opulence des festivités, qui avaient les élans orgiaques d’une ville qui n’a plus rien, qui avaient les excès dépravés d’un peuple dont la splendeur passée a fini sa chute dans les tréfonds de la pauvreté – dans l’opulence des festivités, donc, la cité théâtre des réjouissances semblait arrêter le battement de son cœur, comme pour ne pas gêner les visiteurs. Eolie couronnée se taisait, et dans ce mutisme éclatait dans sa majesté tragique.

Le foisonnement, le fourmillement, la vie enfin qui grouillaient dans ces artères, étaient d’autant plus irréels pour Calixte qu’ils déferlaient dans les méandres morts d’une reine aux gloires passées. Elle se sentit comme dans un film fantastique, comme dans un roman… non ! comme dans un poème : dans un monde sans logique et sans âge. Elle souriait à la vue de ses compagnons qui, aux détours de leur chemin, s’arrêtaient pour faire une cabriole devant des enfants et ramasser la pièce. Bulla se plantait devant un père avec ses rejetons, et se mit à faire jongler ses quilles. Il en introduisait toujours plus dans cette ronde frénétique, tout en effectuant lui-même de petits pas de danse, de ci, de là… Et hop, une quille de plus ! Et zou, un pas de bourrée ! Et hop, encore une quille ! Il finit son tour de prouesse par faire valser plus de dix quilles en même temps. Les enfants émerveillés applaudissaient. Même leur père avait des étoiles plein les mirettes, ne sentant pas la main baladeuse de Tersi qui se servait dans sa poche. Plus loin, Ngelaw faisait rugir sa sublime et royale nêchette devant des adolescents en exultation, et montrait comment son cheval était en fait un maître de calcul mental. Ailleurs, Mégarda prenait à part un jeune couple, leur prédisait vingt-trois enfants, et profitait du malaise des pauvres jeunes gens pour alléger leur bourse.

_ Bah, elle se goure tout le temps, celle-là ! soupira Varan avec affection. Elle a jamais fait une prédiction correcte, haha !

Décidément, cette jolie troupe de joyeux fanfarons n’était pas au bout de ses talents ; il faut croire que le tour de magie pirate était leur véritable don, et leur principale source de revenus. Calixte aperçut Subba en équilibre sur une planche, un peu au-dessus d’un tonneau d’eau. Ni une ni deux, regardant ailleurs, Calixte mit un « anodin » coup de pied sur la poutre porteuse, et la pauvre belette finit dans le baril. C’était sa rétribution pour le réveil aux aurores ce matin… trois heures en avance.

 

Soudain, le brouhaha s’épaissit, la foule se condensa. Calixte suivit le mouvement, sans bien comprendre ce qu’il se passait. Elle tendait la tête au-dessus de la cohue pour tenter de distinguer quelque chose, mais même sur la pointe des pieds, elle était trop petite. Elle pesta un coup, mais sentit une énorme paluche l’attraper par la peau du cou. Mâhir la souleva sans effort, et l’installa sur son épaule, qui pouvait en asseoir deux comme elle. De là, Calixte voyait la foule scindée en deux, regroupée sur les côtés, laissant passer un défilé de petites filles en robes bleues comme le ciel, aux joues roses comme les bourgeons du printemps, avec de jolies fleurs entrelacées dans leur cheveux fins d’enfants, et qui jetaient devant elles d’appétissants pétales galbés comme des bonbons. A leur suite se déversait une magnifique parade de jeunes filles plus âgées, de danseuses enivrantes, qui faisaient tournoyer au rythme des tambours des rubans d’une légèreté insoutenable. Les musiciens qui les escortaient lançaient avec frénésie les sons vibrants de leurs timbales, de leurs trompettes, de leurs clochettes. Au milieu de ce convoi au comble de la vie, un petit véhicule allait au pas, une grosse chaise de bois peinte et scupltée portée par six hommes en uniforme.

_ Les eunuques de la princesse, expliqua Mâhir. Sans doute Andréopée qui revient de son pèlerinage au Temple…

Et en effet, au milieu des quatre barreaux qui tenait le toit au-dessus du siège, Calixte distingua une petite jeune fille, plutôt même une enfant, de dix ans tout au plus, dont les reflets roux de la chevelure blonde étaient cachés sous les lourdes moulures et les grosses fleurs de la couronne qui tenait son voile. Elle avait de grands yeux clairs, mais de grands yeux tristes, et sa petite bouche d’enfant tombait comme un fruit rouge dans une moue chagrine. Ses joues rondes et roses faisaient rayonner sa gentillesse, sa douceur de caractère, mais sa pause langoureuse trahissait sa mélancolie. Calixte se souvint que, lors de la préparation de l’expédition, on lui avait expliqué qu’Eolie était dirigée par le Prince Insulaire Gaïus, mais que son frère Lucius lui disputait le trône, dissension qui n’était pas pour le meilleur bien de l’Archipel, ni de leur sœur Andréopée, qui subissait impuissante cette guerre fratricide.

Soudain, Calixte se sentit partir ! Il y eut le bruit sourd d’une avalanche, le fracas des étals qui s’écroulent, la Princesse poussa un cri aigu… puis ce fut tout. Toutes les personnes présentes embrassèrent leur poing fermé et tapotèrent du bout de deux doigts leur poitrine encore palpitante : il fallait conjurer le sort qui avait fait trembler l’île.

_ Ohlala, un tremblement le jour du Festival, c’est un mauvais augure, gémit Tersi.

Calixte n’écoutait pas, elle scrutait au-dessus des têtes pour voir ce qu’il était advenu de la princesse. Elle avait poussé un grand cri pendant la secousse, et Calixte ne tarda pas à comprendre pourquoi : les porteurs, déséquilibrés, avaient laissé tomber la chaise, et la petite avait chuté de toute sa hauteur. Elle était restée au sol, à genou, la tête engouffrée dans ses doigts entortillés les uns dans les autres.

_ Que fait-elle ? demanda Calixte.

_ Elle prie pour le pardon de l’île. C’est son rôle en tant que princesse destinée à la prêtrise.

_ Destinée à la prêtrise ?

_ Oui, à ses douze dodécacycles, elle deviendra sans doute Prêtresse d’Eolie. C’est une très haute fonction, que ses frères ont tout intérêt à la voir occuper. D’abord, parce qu’avoir leur propre sœur à la tête du pouvoir religieux ne peut que servir leurs intentions ; ensuite parce qu’en tant que prêtresse, elle serait vouée au célibat, ce qui empêchera qu’un enfant de sa chair ne vienne compromettre les ambitions politiques de ses frères… expliqua Bulla.

_ Ce qui m’étonne, répliqua Varan, c’est qu’elle revient du Temple, qu’elle a prié toute la nuit comme le veut la coutume, et que l’île a quand même tremblé… Et tout le monde croit encore aux dieux… Faut vraiment être bornés !

_ La pauvre, elle sera sans doute blâmée pour ça au Palais, elle risque de passer un mauvais moment… constata Tersi avec une certaine tristesse.

_ A d’autres. Allez, on a mieux à faire que de plaindre une Insulaire. Il sera bientôt l’heure d’aller retrouver Maltinus…

 

La troupe s’était tranquillement installée sur la berge d’une rivière qui coulait depuis le haut de la colline. Sur les pelouses moelleuses, de nombreuses familles s’étaient assises pour pique-niquer, des groupes d’amis discutaient en cercle, des enfants couraient pieds nus dans l’herbe douce. L’agitation battait son plein, empreinte d’une paradoxale tranquillité. Ca et là, des marchands à la sauvette butinaient de groupe en groupe pour offrir des sucreries ou des porte-bonheurs. Un mendiant faisait sauter les trois pièces au fond de son gobelet et demandait à qui voulait l’entendre « une petite pièce pour un pauvre cœur ».

_ Une petite pièce pour un pauvre cœur, monseigneur, demanda-t-il à Varan, il priera les dieux pour vous.

_ Hé ben avec ça ! s’exclama Varan. Prie donc plutôt les dieux de t’habiller correctement !

_ Hm hm, il faut dire que Monseigneur Varan est déjà dans de beaux draps, ajouta Mégarda avec sa voix plus graveleuse que jamais, ricanant à son mot licencieux.

_ Une petite pièce pour un pauvre cœur, monseigneur, répéta le mendiant en secouant son gobelet.

_ Ah, mais que ne pries-tu les dieux de te la donner, ta p’tite pièce ! s’énerva Varan.

_ C’est que la chose ne fonctionne pas ainsi, monseigneur. Les dieux me donne la pièce par la main des gens pieux, et je la leur rends par la main des dieux.

_ Quelle blague ! renchérit Varan. Les dieux n’ont pas de main. Je sais de source sûre qu’ils n’ont que des pieds, moqua-t-il.

_ C’est une métaphore, monseigneur, rembarra le mendiant. Les dieux n’ont ni main ni pied, ils n’ont que le cœur.

_ Bah, en voilà une autre ! Et quelqu’un d’aussi pieux que toi serait pauvre ? C’est impensable, dis !

_ C’est impensable, monseigneur.

_ Tu pries donc tout le jour, tu défends les dieux contre les bouches impies comme la mienne, et tu n’as pas le sou pour vivre ? Je n’y crois pas !

_ N’y croyez pas, monseigneur, si cela vous plait. Une petite pièce pour un pauvre cœur ?

_ Tiens, va, j’te la donne. Pour l’amour de l’humanité !

Et Varan fit sauter un petit strombole usé sur les bords dans le gobelet du mendiant. Celui-ci regarda avec circonspection le fond de sa chopine, regarda Varan, et sourit de toutes ses dents pourries.

_ Quelle générosité ! Ca tombe bien, moi aussi j’ai quelque chose pour toi.

Et il glissa de sous sa cape élimée une fine boîte cylindrique, qu’il laissa étourdiment tomber à côté de Bulla, qui l’enfourna aussi vite dans son sac.

_ Une petite pièce pour un pauvre cœur ? demandait le mendiant aux personnes assises un peu plus loin, en faisant sauter les pièces au fond de son gobelet.

 

Calixte n’en revenait pas. Ils venaient de récupérer les documents secrets, ces papiers si importants aux Orbitaux, des informations d’une valeur inestimable pour leur révolution… sous les yeux de tous les habitants d’Eolie. Et aucun ne s’en était aperçu ! Là, elle était franchement partagée entre la profonde admiration pour cette manœuvre menée de main – ou disons de langue de maître, et la surprise qui la tenait encore dans un état d’incompréhension flottante.

Mais elle avait pensé trop vite. Elle vit, au bout de la vallée, une troupe de garde approcher. Ils étaient six, et bien armés. Elle eut peur qu’on ne puisse leur échapper. Elle les vit scruter la pelouse, et, après avoir peigner la scène du regard, leurs yeux s’arrêtèrent sur leur groupe. Calixte déglutit avec difficulté.

_ Pas de panique, dit Varan avec une voix néanmoins peu rassurée. Levons-nous doucement, comme si de rien n’était, on endosse nos sacs, et on se tire dans la direction opposée.

Mais Calixte les voyait s’approcher, marchant du pas lourd de leurs genouillères de métal sur l’herbe verte, fonçant droit vers eux. Son cœur se mit à battre la chamade. S’ils se faisaient attraper avec dans les poches de précieux documents comme ceux qu’ils avaient, ils étaient faits pour de bon ! Elle se mit à avoir vraiment très chaud sous son habit.

_ Hep, vous là-bas ! héla le premier garde.

Tous les membres du groupe de figèrent. Leur sang se figea. Leur respiration se figea. Ils avaient des ennuis. Courir ne servirait à rien, ils étaient submergés de gardes sur cette île. Même en se dispersant, ils se feraient rattraper. Et Bellice n’était plus dans la Maison d’Eolie, il fallait passer par une île excentrale d’Aššamsiya, dont la police est réputée plus terrible encore qu’aucune autre. Autant dire impossible de passer par là avec déjà des soldats à leur poursuite.

… Rien à faire…

_ Avez-vous assisté ce matin au retour de la princesse ? A cent pas du Palais ?

_ Ah non, c’était pas nous, Capitaine, nous ce matin, on était sur la place du marché dans le quartier des tisseurs, improvisa Varan.

_ Le Petit Comte de Lipari y aurait vu un personnage haut en couleurs qu’il voudrait voir se représenter pour lui au festin princier de ce soir, au Palais. Ca n’était pas vous ?

Varan grogna.

_ Nan c’était pas moi.

_ Très bien, bonnes gens, désolé pour le dérangement, s’excusa le soldat en mettant poliment la main à son casque.

Calixte, effarée, les regarda partir dans un état de totale amorphie. La frayeur qu’elle s’était faite toute seule la rattrapait, et elle sentit ses jambes la lâcher. Ngelaw, qui l’avait vue partir, la rattrapa avant qu’elle ne touche le sol.

_ Le pauvre gosse, s’inquiéta Mégarda, il a dû avoir la trouille…

_ Je pense surtout qu’il a trop chaud avec son accoutrement, protesta Mâhir, qui se pavanait largement dénudé en toute occasion.

_ Allez, c’en est assez, on est resté assez longtemps ici, le gamin commence à nous lâcher, on a vraiment poussé notre chance à bout, il est temps de rentrer, annonça Varan à ses compagnons tandis que Mégarda tamponnait un mouchoir humide sur son front. Matt prit un seau, alla puiser de l’eau à la rivière, et le vida entièrement sur Calixte.

_ Ah !

_ Bah voilà, réveillée !

_ Ah ça fait du bien, avoua Calixte en se laissant imprégner de la fraîcheur qui infiltrait le tissu de ses vêtements.

_ Allez debout, nous on rentre.

_ Déjà ? s’enquit Calixte, presque déçue de partir si vite de cette fête géante sur cette île ensoleillée.

La troupe marcha tranquillement jusqu’à la rive. Calixte finissait d’avaler les douze croustilles au fromage qu’elle avait réussi à négocier sous menace de retomber dans les pommes, et se disputait avec la belette pour savoir qui aurait le dernier morceau.

_ Bon, on va vous laisser ici, les gars, merci de nous avoir raccompagnés.

_ Pas de quoi, faites-nous signe si vous avez encore besoin de quoi que ce soit.

Calixte était étonnée. Elle avait pris pour assuré que les cinq membres du Cirque du Cadran partiraient avec eux. Mais en y pensant, c’était logique qu’ils restent là où ils ont du travail, tandis qu’ils auraient presque fait tache dans les sous-sols du Manoir de Basse-Plain. On se topa dans les mains, on se prit par les épaules, on se promit de rentrer sain et sauf, on se jura une amitié sans faille…

_ Je viendrai vous rendre visite, mes cocos, promit Mégarda en tamponnant la marque rouge de ses grosses lèvres sur les joues de Matt et Calixte.

Calixte était un peu triste tout de même de quitter si vite ces personnes si pleines de vie, de bonne humeur, hors de l’ordinaire. Même Ngelaw, son coéquipier sévère et peu loquace, mais toujours fin et élégant, avait gagné sa sympathie. Même la belette allait lui manquer... Enfin non, peut-être pas la belette.

_ A bientôt !

_ Au revoir !

Matt et Varan quittèrent la rive. Calixte se retourna pour saluer ses amis qui s’éloignaient déjà une dernière fois avant de sauter à son tour. Elle secoua la main haut dans les airs en sautillant à moitié. Mais son sang soudain se glaça brûlant dans ses veines. A l’horizon, dans la pénombre du soir qui tombe, il lui sembla que, percés vifs dans sa silhouette noire et observatrice, les yeux mortifères d’un Prodige la fixaient.

 

Par Aminthe Vanhuildt & Malikh Thomokâam
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